Mother’s therapy Annex

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rigueur et sophistication des médecines traditionnelles amazoniennes : une ressource pour l’abord des psychopathologies.¹

Jacques Mabit²

 

Quelques données sur l’Ayahuasca

 L’Ayahuasca est un mélange d’au moins deux plantes psychoactives sudaméricaines : la liane Ayahuasca (Banisteriopsis caapi) qui donne son nom à la potion, et les feuilles de la Chacruna (Psychotria viridis). Le résultat est une composition très particulière par la combinaison des effets pharmacologiques de ces deux végétaux. Les alcaloïdes betacarboliniques de la Banisteriopsis jouent le rôle d’inhibiteur de la MAO (mono-amineoxydase) ce qui permet le surgissement des effets psychoactifs (visonnaires) des alcaloïdes tryptaminiques de la Psychotria normalement dégradés par la MAO. Cette action spécifique, que la science moderne a identifiée il y a seulement quelques dizaines d’années, est connue empiriquement depuis au moins 3000 ans par les ethnies indigènes de l’Amazonie occidentale, selon des évidences archéologiques (Naranjo P., 1983). Ce seul fait mérite toute notre attention car il révèle l’extraordinaire potentiel d’investigation dont sont capables les groupes indigènes à partir des données fournies par leurs perceptions subjectives. Du même coup il relativise notre façon conventionnelle occidentale d’aborder le sujet à partir de l’approche réductionniste rationaliste qui prétend à une objectivité exclusive et refuse la subjectivité comme source de connaissance du réel. De fait, les découvertes phytothérapeutiques des indiens d’Amazonie ne peuvent en aucun cas résulter du hasard ni d’une recherche tâtonnante procédant selon l’empirisme de la méthode essai-erreur (Narby J., 1998). Il faut également préciser que les deux types d’alcaloïdes de l’ayahuasca sont présents dans notre corps (Strassman R., 2001) et participent du circuit sérotoninergique, ce qui a conduit à parler de l’existence d’une “endo-ayahuasca” naturelle (Metzner R. & al., 1999). L’usage de l’Ayahuasca ne constituerait donc pas pour l’être humain un apport externe qui pourrait faire violence à sa physiologie mais au contraire il se greffe sur des processus neuropharmacologiques naturels en les potentialisant afin d’amplifier leurs fonctions habituelles.

Étant donné que les doses efficaces d’Ayahuasca au niveau cérébral sont proches des doses toxiques (Callaway J., 2005), la phase orthosympathique peut s’accompagner d’une évacuation digestive sous forme de vomissements ou de diarrhées. Cela a valu à l’Ayahuasca l’appellation de “purge” (purga)qui lui est communément donnée par les populations locales. Au moment de vomir, le sujet expérimente l’élimination concomitante des charges émotionnelles liées aux mémoires recontactées et le vit de façon subjective comme l’expulsion d’une peur, d’une colère, ou tout autre sentiment négatif. Ces différentes formes de purgation ne représentent donc pas des effets secondaires indésirables ou adverses des prises d’ayahuasca mais constituent plutôt une fonction curative et cathartique essentielles.

¹ Cet article est un condensé de diverses publications du Dr. Jacques Mabit, signalées en référence.
² Médecin cofondateur du Centre Takiwasi de Traitement des Toxicomanies et de Recherche sur les Médecines Traditionnelles, Tarapoto, Pérou, www.takiwasi.com

 

Quête de sens et nouveau paradigme

 Depuis une vingtaine d’années l’intérêt des populations des pays développés s’est accru sur ce sujet au point de susciter un phénomène de mode et d’enthousiasme qui dépasse largement le cadre de la communauté académique et des laboratoires scientifiques. Il se situe dans le prolongement des tentatives d’auto-exploration commencées dans les années soixante face au manque de réponses convaincantes des églises, des écoles philosophiques, des projets politiques et des psychothérapies conventionnelles pour répondre au malaise existentiel collectif de l’Occident.

La quête d’un sens individuel de la vie représente un projet typiquement occidental, presque absent des cultures tribales où ce qui fait sens concerne avant tout le maintien de la cohésion du groupe et sa survie. Le processus d’individuation, dans le sens proposé par C. G. Jung, n’appartient pas aux modèles des sociétés ethniques où l’individu assume un statut secondaire face à la priorité de celui de la tribu, du clan ou de la famille élargie. L’horizon culturel à l’intérieur de la structure tribale se situe dans le rétablissement permanent de l’équilibre et de la réciprocité entre les individus, entre les tribus, entre le groupe ou l’individu et la nature et, finalement, entre ceux-ci et l’univers invisible, monde des esprits et des morts. Les cosmogonies sur lesquelles repose ce paradigme se définissent par rapport au mythe central de la Justice comme valeur suprême et garante de la stabilité et de la continuité de la vie et de l’univers. C’est pourquoi les groupes ethniques se sont dotés de règles extrêmement précises, rigoureuses et exigeantes pour pouvoir entrer en contact avec ce « monde-autre », comme le nomment certains ethnologues (Perrin M., 1992), afin d’éviter l’induction d’un déséquilibre dommageable avec ce dernier. Le monde-autre est vivant, actif, empli de conscience, et pas seulement objet d’exploration ou de curiosité. Entrer en relation avec cette autre dimension implique un certain danger pour l’intégrité physique, psychique ou spirituelle du sujet et de la collectivité. L’indien amazonien est doté d’une riche cosmogonie et des outils des mythes, des légendes et des contes qui lui permettent de situer immédiatement une expérience transpersonnelle et l’intégrer dans un cadre psychique et culturel cohérent aussi bien pour lui que pour son groupe de référence. La submersion précoce dans un univers saisissable à travers un discours métaphorique, des codes symboliques, des descriptions analogiques, rend celui domesticable.

Il existe pour les membres d’une communauté ethnique des espaces rituels où ils peuvent apprendre à entrer en relation avec le monde invisible ou monde des esprits afin d’obtenir des réponses ou des informations d’intérêt. Guidé par un maître formé au contrôle de l’induction des états modifiés de conscience, ils vivront un processus initiatique qui leur permettra de revenir enrichis de leur exploration dans cet au-delà et avec la capacité d’intégrer dans leur vie les enseignements acquis au cours du « voyage ». Ils découvriront également la puissance considérable des formes archétypiques et, de là, le respect qu’elles méritent ainsi que le danger qu’elles renferment pour un explorateur téméraire.

 

Initiation et transmission des savoirs

Depuis les temps anciens, des systèmes d’initiation et de transmission du savoir ont été mis en place dans les médecines traditionnelles (Grim, 1983; Brown, 1994). De véritables écoles ont existé dans les jungles et les sierras. L’ayahuasquero Aquilino Chujandama de Chazuta, sur le fleuve Huallaga, nous a raconté comment il avait passé neuf mois avec une douzaine d’autres jeunes dans « l’école » d’un enseignant (maestro) en pleine Amazonie. Il se souvenait, émus jusqu’aux larmes à plus de 80 ans, de la dure discipline des apprentissages : jeûnes et diètes, prises de plantes, isolement dans des huttes, étude des chants, etc. Derrière les apparences « folkloriques », apparait une extrême rigueur dans la pratique, une grande exigence d’engagement personnel, l’obéissance stricte à l’enseignant et une forte auto-discipline. Ces formes extérieures expriment une rigueur identique de la pensée, de l’attitude intérieure et des principes éthiques.

Des plantes-maîtresses qui induisent des états modifiés de la conscience sont utilisées sans scrupules par de faux guérisseurs et « chamanes » avec un objectif uniquement économique et sans écarter d’autres abus comme la quête de pouvoir et la recherche d’avantages sexuels. Des opportunistes, aussi bien des occidentaux que des locaux se valant de leurs traits indiens, se déguisent, s’enflent du titre autoproclamé de « chamane », s’inventent de fausses généalogies, et exploitent le marché croissant de clients anxieux en quête de guérison, de connaissance et de sens existentiel.

 

Ayahuasca et psychopathologies

L’Ayahuasca représente sans aucun doute un outil très puissant de connaissance de soi et donc un moyen privilégié de facilitation du travail du psychothérapeute.

Pendant la prise d’Ayahuasca, le sujet ne perd pas conscience et joue simultanément le rôle d’observateur et d’observé. Il est lui-même son propre objet d’observation. Il peut intervenir activement dans son propre monde intérieur et devient par là le protagoniste direct de son traitement. Ce qui ne manque pas d’améliorer notablement sa propre estime et renforcer puissamment sa conviction quant aux découvertes qu’il effectue sur lui-même et, du même coup, consolider sa motivation pour concrétiser les changements nécessaires à sa vie. Il peut vérifier la véracité des propositions interprétatives de son thérapeute. Il récupère les rênes de son être qui lui échappaient.

Il n’existe pas de risque de toxicité dans l’utilisation du breuvage naturel sur des sujets sains puisque les barrières physiologiques sont respectées et des mécanismes d’autorégulation agissent au moyen des fonctions d’évacuation (diarrhée, vomissement, transpiration, urine…) quand le patient atteint les limites de sa capacité de résistance. Rappelons que les études sur les rats du Dr. Mirtes Costa de l’Université de Campinas au Brésil signalent que la dose mortelle pour un être humain standard (75 kgs) serait de 7,8 litres d’Ayahuasca, ce qui représente en moyenne 50 fois la dose thérapeutique habituelle (Callaway J.C., 1996). Le goût extrêmement désagréable du breuvage rend impossible d’atteindre cette dose. Les études cliniques du projet Hoasca effectué au Brésil par une équipe pluridisciplinaire de l’Université de Berkeley indiquent clairement que l’utilisation correcte et prolongée de l’Ayahuasca non seulement n’affecte pas ceux qui l’ingèrent mais qu’elle leur apporte de nettes améliorations tant sur le plan physique que psychique par rapport à un groupe de contrôle (Grob C. & al., 1996). Nous même avons observé la même chose sur nous-même et parmi les guérisseurs qui atteignent en bonne santé des âges avancés. Comme pour toute médecine, les indications devront cependant prendre en compte l’anamnèse du patient, ses pathologies antérieures, la consommation de médicaments ou de drogues : les dangers résultent davantage de ces omissions que de la potion en elle-même (Mabit J, 2011).

L’observation des différentes espèces zoologiques révèle également chez l’animal une quête instinctuelle et quasi compulsive d’expériences de modification de la conscience au moyen de l’ingestion de substances naturelles qui procurent l’ivresse. L’aspiration à acquérir constamment des degrés supérieurs de conscience semble se manifester comme une impulsion propre à tout être vivant. Cette auto-exploration de la conscience au moyen de la modification des perceptions va au-delà de l’usage des substances psychoactives et il existe une infinité de méthodes d’induction de ces états grâce à l’hypo stimulation (déprivation sensorielle) ou l’hyper stimulation (excitation sensorielle) des divers sens. Finalement, dans la vie quotidienne, l’être humain modifie constamment son état de conscience et produit parfois des altérations très fortes de la conscience de façon spontanée sans avoir ingéré aucune substance (orgasme, sommeil, traumatismes, exercices physiques extrêmes, douleur aiguë, jeûne, prière-méditation, musique, etc.). Si l’on considère que les modifications induites de la conscience chez l’être humain sont à la fois naturelles et indispensables (l’on ne peut vivre sans rêver), et représentent, en outre, une nécessité pour sa réalisation spirituelle, elles méritent d’être considérées comme un droit inaliénable des personnes.

 

Le Centre Takiwasi

Né comme un centre de traitement de la toxicomanie, de la santé mentale et de recherche sur la médecine traditionnelle amazonienne, le Centre Takiwasi, situé dans la haute Amazonie péruvienne, a été co-fondé en 1992 par le médecin français Jacques Mabit.

Takiwasi est un lieu pionnier dans la construction d’un modèle thérapeutique interculturel. Une équipe pluridisciplinaire de médecins, psychologues et guérisseurs y travaillent ensemble au rétablissement de la santé des patients accueillis dans cette Communauté Thérapeutique particulière.

À la maladresse avec laquelle l’occidental induit des modifications de sa conscience, les médecines ancestrales répondent par un savoir faire des plus sophistiqués où non seulement l’induction contrôlée d’états non-ordinaire de la conscience n’est pas dommageable mais permet même de faire face au développement moderne du phénomène toxicomaniaque. À partir de son expérience clinique en Haute Amazonie péruvienne, Jacques Mabit témoigne des ressources thérapeutiques que recèle un sage usage des plantes médicinales y compris celles à effets psychotropes non addictifs comme la fameuse liane ayahuasca. La mise en place, au sein d’une structure d’accueil, d’un dispositif thérapeutique articulant les pratiques autochtones et la psychothérapie contemporaine, permet d’obtenir des résultats très encourageants (positifs chez 2/3 des patients) (O’Shaughnessy 2017, Berlowitz 2018 ; Berlowitz 2019), au-delà du contexte culturel dont émanent toxicomanes et thérapeutes. Ce qui invite à une reconsidération des approches conventionnelles vers l’introduction de l’universelle notion d’initiation oubliée en Occident et vers laquelle semble tendre le toxicomane à travers sa quête ordalique (Valleur 2001, Brisson 2005).

 

Conclusion

L’éventail actuel des médecines dans un monde globalisé et en crise, invite à réfléchir sur comment se produisent les rencontres et rendez-vous ratés dans le domaine de la santé entre des logiques liées à la tradition face à celles de la modernité en matière de santé. La Médecine Traditionnelle Amazonienne où le chamanisme joue un rôle clé, laisse apparaître face à cet écartèlement, un champ d’analyse privilégié afin d’élaborer de nouveaux modèles opératifs autour de bien-être et du bien vivre. Ce point de vue vise à l’élaboration d’une médecine à la hauteur des défis de nos sociétés contemporaines. La réflexion épistémologique nécessaire, l’analyse des réalités sociales, les relations de pouvoir implicites, l’éthique, les logiques d’articulation et l’ouverture à la complexité de l’être humain et de la vie, en sont les éléments principaux.

Takiwasi, Mars 2020.

 

Références

Jacques Mabit. (2010) Apports thérapeutiques de l’Ayahuasca dans le cas d’addictions. Article publié dans « Les plantes hallucinogènes : Initiations, thérapies et quête de soi », Christian Ghasarian & Sébastien Baud, Ed. Imago, 2010, pp 267-286.

Jacques Mabit. (2007) L’ayahuasca dans le traitement des addictions. “Psychedelic Medicine (Vol. 2): New Evidence for Hallucinogic Substances as Treatments” 1, by Thomas B. Robert, Michael J. Winkelman, pp. 87-103, Praeger Ed., USA.

Jacques Mabit. (2001) L’alternative des savoirs autochtones au « tout ou rien » thérapeutique. De Boeck Supérieur : Psychotropes. Vol. 7 | pages 7 à 18. Paris.

Jacques Mabit Bonicard, Jesús González M. Mariscal. (2013) Vers une médecine transculturelle. Réflexions et propositions fondées sur l’expérience du Centre Takiwasi. Journal of Transpersonal Research, Vol. 5 (2), 49-76.

Matteo Politi, Fabio Friso. (2018) Amazonian medicinal plants botanical garden of Takiwasi Center in Peru; a case report of 25 years’ hands-on experience. MedCrave. Horticulture International Journal. Volume 2 Issue 3.

Berlowitz, Ilana, Ghasarian, Christian, Walt, Heinrich, Mendive, Fernando, Alvarado, Vanessa, & Martin-Soelch, Chantal. (2018). Conceptions and practices of an integrative treatment for substance use disorders involving Amazonian medicine: traditional healers’ perspectives. Brazilian Journal of Psychiatry40(2), 200-209. Epub December 18, 2017.

Ilana Berlowitz, Heinrich Walt, Christian Ghasarian, Fernando Mendive & Chantal Martin-Soelch (2019): Short-Term Treatment Effects of a Substance Use Disorder. Therapy Involving Traditional Amazonian Medicine, Journal of Psychoactive Drugs.

O’Shaughnessy, David M. (2017) Takiwasi: addiction treatment in the « Singing House ». PhD thesis, James Cook University.

Jacques Mabit (2011) Ritual Ayahuasca Use and Health: An Interview with Jacques Mabit, in The Internationalization of Ayahuasca, Beatriz Caiuby Labate, Brian Anderson and Henrik Jungaberle ed, Berlin, 223-243

Valleur, M. (2001) L’ordalie. Au risque du hasard. Frontières. Automne : 18-24.

Pierre Brisson (2005), Avant, pendant et après l’expérience psychotrope : Plaidoyer pour une approche spirituelle de la question drogue, Programme d’études en toxicomanie, Université de Sherbrooke, in Actes du XXXIIe Colloque. De la prévention à la réadaptation : traditions, impacts, approches. Longueuil : Association des intervenants en toxicomanie du Québec, (195-206).